Voyage dans les alternatives paysannes

De plus en plus de citadins réalisent leurs potagers sur un coin de balcon. D’autres rêvent ou réussissent à partager quelques rares zones de friches urbaines pour développer des potagers collectifs. Et des projets « futuristes » aspirent à faire venir la campagne et les forêts à la ville.

Plus simplement, plus économiquement – et à tous les sens du terme -, peut-être serait-il possible d’envisager un vrai retour à la campagne ? Et pendant qu’on y est, un 21ème siècle de l’exode urbain comme alternative à notre société actuelle ?


Rêver à des alternatives paysannes, les partager, et les proposer au sein d’une communauté de pays du monde entier, c’est le projet d’une association franco-belge, Tamadi.

C’est ainsi qu’a été organisé un voyage en Belgique afin d’y découvrir des projets de vie liés au sein d’une coopérative Paysans-Artisans.

Celle-ci propose en circuit-court la production locale dans un périmètre de 25 kilomètres de rayon. Les particuliers prennent leurs commandes par Internet grâce à un site développé à cet usage, puis ils viennent les récupérer au local de l’association. Ce lieu est situé en plein coeur d’une forteresse conçue par Vauban à Namur. C’est un bâtiment en pierres qui préserve naturellement les denrées lors de chaleurs excessives.

La production y est très diverse en produits de première nécessité tels que les légumes,  le pain, le lait, les pâtes, et le fromage de chèvre. Et parmi beaucoup d’autres choses, il y a aussi des jus de pomme, de la truite fumée, des confitures de baies sauvages, et bien sûr, des chocolats.

Les parcours sont nombreux et parmi eux, il y a celui de Mano

Mano est boulangère. Son local fait partie d’un habitat groupé constitué de maisons formant un rectangle et constituant ainsi une cour avec en son centre un point d’eau et un saule pleureur, apportant verdure et ombre. C’est bien sûr un lieu de jeux pour les enfants.

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Sur place, il y a 19 foyers pour un total de 45 personnes dont 20 enfants, soit 6 familles.

Et ils ont donc leur boulangerie sur place au sein de cet habitat groupé. Cette vente de pain fait aussi partie de la production de Paysans-Artisans.

Il y a utilisation de farines locales dans un périmètre de moins de 40 kilomètres. Avec notamment le froment, l’épeautre, le seigle et le petit épeautre.

Un petit moulin à eau est utilisé pour moudre. Traditionnellement, ce sont d’ailleurs plus souvent des moulins à eau qu’à air.

De même que jusqu’au XVIIIème siècle, il y a utilisation de levain naturel, un processus lent et qui s’est fait remplacé par la levure lorsque celle-ci fût inventée.

Mano témoigne que beaucoup veulent s’orienter vers la vente locale, que l’outil Internet de Paysans-Artisans marche super bien et que la coopérative a une philosophie qui convient.

Mano est en vitesse de croisière depuis longtemps: elle vend 50% de sa production de pain à Bruxelles à 60 km de là, via un ami. Sur commande, 20% va à la coopérative. Et les 30% restants vont à une biocoop et une AMAP.

Le prix final de son pain n’est pas fixé auprès des revendeurs, et cela reste un point délicat tandis que des dérives sont susceptibles de se produire et alors même qu’elle vend son pain bio à un prix plus bas que haut.

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Mano est d’une solide nature et sa force physique mais aussi morale s’exprimait tandis qu’elle nous racontait l’histoire de son projet de vie, tout en travaillant pour faire des pains, prenant la pâte, la mettant en forme pour la placer dans son moule de destination. Puis les moules étaient disposés dans son four d’un diamètre de 1m25. Un four qui bénéficie d’un axe central pour le faire tourner et accepte 40 kg de pain.

Un travail intensif qu’elle effectue deux fois par semaine le mercredi et jeudi à partir de 3 heures du matin et pour des journées de 18 heures.
Elle ne consacre donc que «seulement» deux mais très intenses journées à travailler à son métier proprement dit. Auparavant, elle répartissait ce même travail sur 3 jours. Compte tenu que certaines tâches prennent du temps sans nécessiter de la main d’oeuvre en continu, elle a choisi de concentrer son travail sur 2 jours afin de pouvoir effectuer certaines tâches en parallèle et ainsi optimiser son processus de fonctionnement.

Travailler sur plusieurs choses en même temps et avoir l’organisation adéquate sont aussi le moyen de faire son pain au levain naturel au processus lent.

Il est fort à parier que c’est d’abord son enthousiasme qui lui permet de réaliser chaque semaine cet exploit et d’assurer un tel rythme.  Un peu comme un adulte qui aurait gardé un coeur d’enfant et qui se consacre à sa passion bien au-delà des huit heures par jour.
Elle réserve aussi du temps une fois par mois à faire sa comptabilité et une demi-journée par trimestre à fournir ses chiffres de TVA. Ces deux ou trois jours, et pas moins de 36 heures de travail effectif lui permettent de se consacrer à d’autres activités dont notamment la musique.

Mano est donc clairement très organisée. Beaucoup de simplicité s’exprime d’elle à vivre ainsi pleinement. Sur le coin d’une fenêtre, une petite bougie sert à signaliser lorsqu’elle est à l’oeuvre et de poursuivre cette tradition du boulanger. C’est pour Mano un sentiment d’harmonie y compris par les liens qui pour elle l’unissent avec les autres artisans boulangers, dans son pays comme ailleurs.

C’est aussi le symbole de s’engager dans une oeuvre qui dépasse le seul périmètre de son existence.  A la manière des avant-gardistes qui croient en quelque chose qui les dépassent et de cette volonté de construire de vraies alternatives.

Un apprenti travaille avec Mano, et ce n’est pas le premier qu’elle forme. Mano en a formé trois par l’apprentissage et participe aussi donc concrètement au développement de ce réseau par la transmission de ce savoir-faire artisan, local, vertueux écologiquement, et correspondant à une demande. Et son atelier est partagé avec un de ses anciens apprentis.

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Mano ne gagne pas plus qu’avant ni ne travaille moins, mais elle travaille en accord avec sa philosophie. Et son pain a une présentation vivante !

La découverte du métier d’un pisciculteur

Bénéficiant d’une eau en moyenne à 13° et ayant sa source à quelques kilomètres de là, François est pisciculteur depuis 30 ans après avoir commencé ce métier dès 18 ans.

Il exerce une double activité, celle de l’élevage de truites et celle de la transformation de la truite au moyen d’un fumoir. Les alevins lui sont fournis par un éleveur spécialisé, et c’est alors son rôle de les faire grandir.

Il possède différents bassins avec entre 4000 et 4800 poissons. Une eau vive permet aux truites d’y respirer et surtout de conserver une température constante tandis que la truite supporte très mal les changements de température un tant soit peu trop rapides: 1° par heure au maximum, autrement, c’est le choc thermique et les problèmes apparaissent.

De même, l’eau de la source s’élève jusqu’à 15° en été et c’est une limite là-aussi pour la santé des truites. Leur espèce arc en ciel est arrondie et aux tâches noires, et se trouve naturellement en Amérique du Nord où elle se compare au saumon. Sa production pourrait avoir la qualification bio si le critère européen de densité n’était pas uniquement rapporté au volume d’eau mais aussi au débit, en l’occurence 2800 litres par minute, soit plus d’un demi-litre par minute et par poisson.

La moitié de sa production est vendue en poisson frais, et l’autre moitié est transformée en produits sous vide.

Pour la vente, ses truites font 380-400 grammes après avoir pris 3 grammes par jour. Sa production est de 800 à 1000 truites sur 10 jours, et monte à 3000 truites par semaine en juillet-août pour les restaurateurs.

Il se faut veiller autant à la température de l’eau qu’à scruter la météo tandis qu’un beau week-end annonce de bonnes ventes, et donc la rentrée des poissons plutôt que leur sortie pour le fumage.

Lors des visites, François détaille comment évaluer la qualité d’une truite sous vide et explicite aussi comment les préparer et retirer les arêtes. C’est toute l’immense valeur à rencontrer ses hommes et femmes de métier, et de réapprendre le quotidien de notre alimentation. Ses produits frais comme fumé furent un grand plaisir à être consommés, en barbecue collectif sur place ou en famille après le retour en France, ajoutés au plaisir de les obtenir auprès de François.

Le potager partagé de Namur

L’expérience d’un potager collectif est aussi présentée dans un autre article de ce blog.

Et beaucoup d’autres choses

Bien d’autres producteurs ont été rencontrés, avec à chaque fois la découverte d’un métier.

C’est aussi une source d’opportunités comme celle présentée par un éleveuse de chèvres expliquant que l’offre en fromage de chèvre est bien en-dessous de la demande belge qui doit importer et donc offre une opportunité pour des éleveurs afin de s’installer.

Pour les installations, une autre association, Terre en vue, joue un rôle clef en matière d’acquisition foncière. C’est l’équivalent en France de Terre de Liens qui a pour objectif de favoriser ce retour à la terre, de préserver des terrains agricoles y compris en zone péri-urbaine et urbaine, de pérenniser à long terme ces terres agricoles par le principe du fermage, et donc de proposer ces terres pour ceux qui souhaitent lancer un projet agricole. C’est aussi l’opportunité d’apporter une charte pour favoriser une agriculture vertueuse, des expériences, une expertise sur les enjeux de la législation, un accompagnement face au risque n°1 d’isolement du créateur d’entreprise, et des idées comme des opportunités.

IMG_2026.JPG Ou encore des produits innovants comme ces tagliatelles d’épeautre qui ne demandent que deux minutes de cuisson, soit un vrai bonheur pour les randonneurs.

Ce voyage fut d’abord l’occasion de nombreux échanges, soirées avec les membres de l’association. Et aussi les bénévoles qui accueillent chez eux les voyageurs et offre ainsi à partager un peu de leur vie quotidienne. Cela reste des moments inoubliables de voyager au coeur d’un pays étranger et de vivre des moments avec ses habitants.

Les voyageurs venant d’un peu partout, cela a été ainsi l’occasion de rencontrer des éleveurs turcs, comme Ilan, éleveur bovin dans le Caucase. Et sans oublier un producteur d’oranges bio pour représenter l’Italie et la fabuleuse aventure Le Galline Fellici qui a redonné espoir et un travail à de nombreux producteurs en Sicile pour produire des oranges et en vivre. Autant de personnalités différentes et de moments aussi avec les voyageurs venus de France, maraîcher ou viticulteur, et de bénéficier de leurs visions du métier de paysan.

A cela s’ajoute beaucoup d’amusement, de découvertes, de moments originaux, comme la visite d’un moulin à eau en cours de réhabilitation, une visite historique de la ville de Namur, une fête folklorique belge, la visite d’une brasserie, ou une expérience inoubliable de Photographie en groupe.

Et l’essentiel reste l’esprit de partager qui dépasse le côté simplement touristique auquel on peut s’être habitué précédemment, et cela permet de vivre pleinement et avec intensité le voyage. C’est là le propre de Tamadi.

Les échanges avec les agriculteurs m’ont particulièrement surpris tandis que je ne m’attendais pas à partager des discussions pour toucher des visions plus proches d’un Bergson qu’aucun philosophe médiatisé.

Les paysans sont devenus des philosophes avant-gardistes du XXIème siècle, d’un retour à la terre, aux choses simples, aux hommes qui discutent, partagent des problèmes et des solutions. Il est fort à parier que sont les premiers de notre société à penser par eux-mêmes.

Et les discussions ne se sont pas privées bien sûr des fameuses bières belges 😉

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